mardi 2 octobre 2012

L’Habitat, le Logement et la Planification territoriale et urbaine en Tunisie : Impressions et Réflexions d’une citoyenne ordinaire. Présentation ppour la Journée Mondiale de l 'Habitat à Oslo


Mesdames, Messieurs
Permettez-moi tout d’abord de préciser que ma formation n’est pas faite pour que je puisse parler aisément de thèmes comme l’habitat, le logement ou l’aménagement du territoire et la planification urbaine.
C’est d’ailleurs pour cela que j’ai beaucoup hésité à donner mon accord pour participer à votre évènement. Mais que puis-je faire, sinon répondre positivement, quand les organisateurs si gentils insistent pour que je participe et devant l’attrait et le charme qu’exerce  sur moi votre pays depuis que je l’ai connu.



N’étant donc pas du domaine, j’ai opté pour une intervention plutôt impressionniste d’une citoyenne tunisienne décidée à assumer et à assurer malgré tous les vents contraires sa citoyenneté en obligations et en devoirs.
C’est pour cela que vous n’allez pas m’entendre vous asséner des données chiffrées, des statistiques ou des références à des textes de loi ou de procédures.
Par contre j’aurai bien aimé vous présenter des photos et des images pour mieux vous rapprocher de la réalité vécue et visible. Sauf que mes autres engagements-notamment mon travail premier comme assistante  universitaire - ne m’ont laissé aucun répit pour mettre  en ordre et à jour ma photothèque idoine.
Mon père- qui m’a beaucoup aidé dans mes constats et réflexions sur les thèmes de notre débat, du fait qu’il a travaillé dans le domaine de la réhabilitation  et la rénovation urbaines (urban upgrading and renewal)  m’a raconté les deux anecdotes suivantes que j’ai trouvées beaucoup éloquentes et que je vous raconte en guise d’entrée en matière :

La première anecdote :

Un ami à mon père mi-étudiant-mi diplômé au chômage ayant des difficultés à trouver un abri permanent et trop pudique pour aller quêter une aide  en la matière auprès de ses amis et connaissances avait l’habitude, d’aller chaque fois il était sans toit se poster sur les marches du Théâtre Municipal (marches devenues mythiques avec la Révolution car devenues le point de ralliement le plus évident  de la plupart des manifestations et des mouvements  du centre ville mais connues aussi et malheureusement pour avoir été le lieu où ont été agressés nos artistes et nos intellectuels par une horde de nouveaux apprentis-sorciers, à l’occasion de la célébration de la Journée Mondiale du Théâtre 2012.)
 Je disais donc que notre ami allait se poster sur les marches exhibant à côté de lui ce qu’il appelait « ma maison » : un petit sac dans lequel il rangeait tout ce qu’il possédait comme vêtements et lingerie, dépassant de sa poche de poitrine sa brosse à dents, et bien en évidence entre les mains avec la couverture orientée de façon à être facilement lisible par le passants :  le livre de Friedrich ENGELS : « La question du Logement ».
Et notre ami aussi patient qu’un pêcheur-attendait…

La deuxième anecdote :

Procédant à une enquête en milieu rural sur la question  du logement et les conditions de vie, étant voulue comme préliminaire pour un programme d’aide, mon père  a été surpris par un monsieur d’un certain âge, qui refusa  de répondre à ses questions et de lui permettre de remplir ainsi la fiche préalablement préparée pour la cause, et qui lui réclama, au contraire, en insistant auprès de lui pour qu’il transmette ses revendications aux « plus hautes instances », voire au « Combattant Suprême » lui –même  ( on était au début des années 80 et Bourguiba trônait  encore), je disais donc que notre monsieur réclama un montant d’argent assez élevé mais raisonnable  quand-même, en disant que c’était là son dû ou sa part de richesses nationales, qu’il tenait à percevoir en liquide tout en s’engageant à ne plus rien réclamer à l’Etat, ni pour lui , ni pour ses enfants.
Bien évidemment je n ‘ai raconté ces deux anecdotes que pour vous faire saisir mon état d’esprit : l’état d’esprit qui a régné, qui règne  toujours dans mon pays…Esprit fait d’hégémonie de l ‘Etat, d’un pouvoir se prétendant, sans en avoir réellement les moyens et les structures, capable de prendre en charge tous les besoins et même la destinée de tout le peuple, et de gens qui ont fini par s’imprégner d’une mentalité d’assistés… Mais aussi esprit fait de revendication et de défense des droits…

Mesdames, Messieurs,
Quand les français ont fini par accepter de rompre leur protectorat qu’ils avaient imposé à notre pays la plupart des tunisiens se logeaient dans l’insalubrité : dans des gourbis (petites pièces en torchi, argile et branchages) éparpillés dans les campagnes et réunis en gourbivilles en marge des grandes cités.
Le départ des colons et les premiers programmes de développement social des premières années de l’indépendance ont permis aux tunisiens de voir leur conditions d’habitat s’améliorer de façon évidente.
Mais dès les années 1970, et malgré une politique qui se voulait volontariste en la matière, la Tunisie a commencé à vivre une crise en matière de logement. Crise qui s’est traduite surtout par l’apparition de quartiers d’habitat dit anarchique ou spontané ou –bizarrement- populaire dont la caractéristique essentielle était l’absence des infrastructures et équipements de base.
Dés les premières années 1980 l’état s’est lourdement engagé en matière de réhabilitation (Upgrading) de cet habitat et aussi-mais beaucoup moins-en matière de rénovation des centres villes anciens  qui ont vu leur situation se dégrader avec le temps et le chargement de populations.
Par le recours à des programmes tant officiels et faisant partie du budget de l’Etat que para-officiels et dits « présidentiels » et de solidarité, mais –soit-il dit- tous fortement encouragés par les bailleurs de fonds  et notamment par la Banque Mondiale ainsi que par les instances internationales spécialisées comme l’UNCHS dit « Habitat », il a été annoncé que notre pays ne comptera plus à l’orée du nouveau millénaire de logements insalubres ou de quartiers démunis et que notre souci-en matière d’habitat-sera désormais d’améliorer et d’embellir le cadre de vie.

Je crois que nous y avons tous cru. En tout cas la plupart d’entre nous y ont cru.
Car les statistiques étaient là : rigoureuses, sûres d’elles-mêmes et claires comme l’eau de roche.
Vous prenez les données relatives à la population-nombre de ménages et nombre de personnes par ménages-vous prenez ensuite le parc logement existant… Vous divisez le deuxième sur les premiers et vous…. trouvez que nous avons plus de logements que de ménages. Vous prenez ensuite les conditions et modes d’habitat (facilités disponibles, nombre de pièces, matériaux de construction utilisés, et aussi statut d’occupation) et vous vous rendez-compte que nous bénéficions de densités d’occupation respectables par logement et par pièce de logement, que presque tout le monde dispose de l’électricité et que l’eau courante est généralisée sur tout le milieu urbain et assez bien fournie à presque la moitié des ruraux… et vous découvrez que la Tunisie est championne à l’échelle du monde entier pour ce qui est du taux de propriété des logements…
Vous lisez les documents officiels- ceux du gouvernement et des quelques associations plus ou moins affidées au pouvoir mais aussi ceux des instances internationales et vous vous sentez fier, détendue et tout sourires parce que vous réalisez que vous êtes dans le « pays de la joie permanente », le pays qui a investi dans l’homme et son bonheur, et que tout va bien.   
Je ne vous cacherai pas qu’on a été même jusqu’à voir  un pays ami de la Tunisie et voisin à vous –se désengager en matière d’aide et de coopération dans le domaine de l’habitat faute de… « besoins » et pour cause d’accomplissement total des objectifs.
En 2005 ou 2006 l’annonce des résultats du recensement population / logements a été deférée à plusieurs reprises parce que-nous a-
t-on à l’époque signifié le taux des logements rudimentaires ou insalubres dans le parc immobilier devaient être vérifiés encore et encore. Du fait qu’il était encore supérieur au taux décidé par son « Excellence le Président » c'est-à-dire un taux nul et au taux indiqué par les réalisations en la matière.
Il me semble, qu’ont avait à l’époque et pour des raisons évidentes oublié que la « vie est toujours en marche » et qu’alors qu’on remplaçait des logements rudimentaires existants d’autres du même genre  faisaient bien évidement apparition.
Mais il ya aussi d’autres explications à cela.
Je vous en exposerai certaines.
Les besoins dits  à caractères social étant soit- disant pris en charge par les pouvoirs publics, l’Etat ou ceux qui présidaient à se destinée, se sont fait un grand plaisir  en démolissant peu à peu les institutions et établissements publics, en ouvrant le secteur à des privés n’ayant ni les qualités requises pour un investisseur ni la compétence et dont le seul souci était de s’enrichir le plus possible et rapidement. En  moins d’une quinquennat le nombre de promoteurs immobiliers privés est passé de quelques unités à près de 1500.
Et on découvrira plus tard qu’il ne s’agit de fait que de quelques dizaines d’individus disposant de plusieurs sociétés chacun. Pour des raisons de détournement de fonds, de fraude fiscale et d’accès injustifié aux financements bancaires et aux incitations de l’Etat.
L’Etat s’est aussi désengagé pour ce qui est « maîtrise foncière ». Avant les prix des terrains étaient plus ou moins  régulés par l’octroi, à des prix modiques ou même symboliques, de terrains domaniaux au projets  d’habitat social ou économique, par les mécanismes d’échange ou même d’expropriation, par la fiscalité et par l’intervention d’établissement publics dans le financement, le lotissement, et la construction… les prix du foncier ont donc flambés… Multipliés par 2, puis par 10 puis par 100 et plus … La qualité du bâti, c’est indiscutable s’est beaucoup améliorée. Mais les prix sont devenus inabordables pour la majorité des familles . Surtout celles faisant partie des classes moyennes.
L’Anarchie qui était la particularité des quartiers dits populaires édifiés en dehors de toute légalité, en marge des périmètres des plans d’aménagement ou sans respect des règlements d’urbanisme, s’est petit-à-petit étendue à tout le milieu urbain.
Le népotisme, la corruption, le musellement de la liberté d’expression, les réseaux d’influence ont vite fait de dompter la planification spatiale et urbaine. Il suffisait que vous soyez en mesure de payer , que vous soyez bien introduit de « relations » , importantes soit en contact direct avec le « Patron » lui-même, soit  du moins avec la « Famille régnante pour que vous puissiez construire à votre guise.
D’un coup de stylo magique, la vocation d’utilisation change : l’inconstructible devient résidentiel, … les règlements relatifs à l’occupation du sol et aux niveaux ou à la surface constructibles est multipliée… les immeubles bien situés quoique revêtant un caractère patrimonial évident, sont démolis pour faire place nette à des immeubles dont le seul objectif est le gain rapide et démesuré et qui nuisent souvent en paysage urbain.
Tant de nos quartiers de villes, tant de nos villages plus charmants les uns que les autres malgré leur différences, ont-ils été ainsi défigurés ou balafrés pour toujours.

Puis la révolution vint…


Tout d’abord certaines régions de l’intérieur du pays grondèrent… Puis les quartiers périphériques du Grands-Tunis et de Sfax et d’autres villes laisseront libre cours à leurs colère, et des jeunes et moins jeunes de toutes les classes et de tous les lieux se rallièrent au mouvement… Le Roi s’est précipité vers son avion et soudain non pas le Roi mais la réalité de notre pays s’est révélée à nous dans la clarté : nue, honteuse et difficile à gérer.
Pour ce qui est de notre thème d’aujourd’hui, cela peut être rapidement brossé ainsi :
-      des quartiers populaires, des villages, villes et même des régions entières étaient-contrairement à ce qu’on nous a fait admettre-abandonnés à leur triste sort : ni programmes de développement, ni efforts d’encadrement social, fonds et aides détournés –un schéma d’aménagement du territoire injuste favorisant encore plus les régions développées et maintenant les régions et zones défavorisées dans le rôle de pourvoyeur en matières premières et en main-d’œuvre non qualifiée ;

-      des biens publics naturels, fonciers et financiers et autres détournés, spoliés et surexploités, alors qu’on nous servait à longueur de journées des discours flamboyants sur le respect de l’environnement et la durabilité du développement ;
-      des familles sens ressources, entassées dans un habitat souvent mal desservi en équipements et un chômage endémique touchant des centaines de milliers de jeunes gens dont plus du tiers  de diplômés n’ayant pu terminer leur études que grâce aux lourds sacrifices de leur familles qui en faisaient un investissement pour l’avenir ;
-      des projets et programmes qui n’étaient que des coquilles vides ont des paravents. Et des structures, institutions et organismes dont les communes, entièrement dominés, domptés et consacrés au quadrillage de la population et pour servir des intérêts douteux…

La révolution éclata… la réalité se révéla à nous. Et nous, tunisiens, on s’est rendu soudain compte que nous ne nous connaissions mutuellement point.
Et la aussi un autre mur, un autre rempart croula.
Maintenant nous nous connaissons mieux, nous nous intéressons beaucoup plus les uns aux autres, chacun parmi nous se voit fier de l’autre, découvre, comme un enfant ….. d’autres gens, d’autres territoires Et mesure combien nous avons tous été floués….

Maintenant nous ne reconnaissons plus les structures et institutions de l’Etat qui nous ont trompés. Nous avons évincé les conseils municipaux qui ne nous représentaient pas du tout et nous ignorons les conseils provisoires qui les ont remplacés en dehors de toute participation dans leur choix de notre part. Maintenant nous osons vérifier, contrôler, croiser les données, enquêter, interroger, créer des associations, se donner pour l’intérêt général, refuser tout diktat et toute oligarchie…Maintenant nous avons suffisamment de courage pour nous remettre en question et pour mettre en doute nos gouvernants.

La révolution éclata, s’est plutôt mise en branle et est entrain de perdurer malgré ses reflux et la pugnacité de ceux qui nous ont ravi le pouvoir.
En matière de maîtrise spatiale cela s’est traduit par la reconquête- bon gré malgré- des espaces publics : des places, placettes, avenues, centres-villes, par l’investissement de lieux qui sont les nôtres à tous mais dont nous étions privés, par l’appropriation des murs par nos peintres, tagueurs et jeunes en mal d’expression. Et cela est prometteur  pour nos lendemains. A condition que l’on puisse résister à ces nouveaux apprentis-sorciers qui voudraient nous renvoyer à des temps d’obscurantisme et de négation de l’intelligence humaine.

Sur le plan urbain, tout le monde en profite. De façon scandaleuse et irrécupérable – Tout le monde construit. En dehors de toute légalité. Sans aucun respect pour la réglementation urbaine et de construction.
Cela se fait par des gens qui ont un  besoin impératif pour se loger, ils le font de façon anarchique, et sans considération ni pour la nature et la vocation des terrains, ni pour les dangers  encourus pour ce qui est des inondations par exemple. Leur constructions sont faites à la va-vite, elles sont souvent laides et taciturnes.
Mais comme il s’agit de gens qui essaient de parer au plus urgent, de gens  démunis, de gens qui réagissent à des décennies entières de privations, je ne peux que leur trouver des excuses, des alibis et souhaiter que notre pays aura dans l’avenir l’intelligence, la possibilité et les moyens d’améliorer ce qui doit être amélioré.
Toutefois ces gens ne sont pas seuls à profiter de la déliquescence de l’appareil de l’état, de l’incompétence de ceux qui nous gouvernent et du relâchement de nos structures de contrôle.
Au contraire….
D’autres profitent de la situation, pour lotir là ou on ne peut lotir. Pour faire une extension qui ne devrait pas se faire. Au dépens du jardin, des spécificités architecturales, du confort visuel ou thermique du voisin, d’un espace public (un espace vert, un trottoir ou même la voirie...)
Des enragés sortant de nulle part et prônant le retour à des sources qui ne sont certainement pas perçues de la même façon par tout le monde, sont allés jusqu’à investir des lieux de culte pour s’y installer avec femmes et enfants et pour les transformer en lieux d’embrigadement, d’entrainement et de propagande. Certains parmi eux ont été jusqu’à démolir, maltraiter ou défigurer  des monuments historiques pour la simple raison qu’ils leur ont semblés ne pas correspondre  aux normes, leurs normes. A eux .
C’est là le tableau que j’ai pu rapidement brosser à partir de mes constats visuels rendus possibles du fait de mes pérégrinations incessantes à travers mon pays, de mes lectures et de mes discussions avec PAPA qui m’a toujours incité à m’intéresser à tout.
J’espère que chacun d’entre vous à pu y trouver quelque chose qui réponde à sa curiosité ou à ses centres d’intérêt.
Et pour terminer permettez-moi de revenir à mes deux anecdotes. Pour dire que la « question du logement » est encore cruciale dans mon pays, et que ce ne sont pas les 30 000 unités dont la construction en deux ans a été programmée par le gouvernement provisoire qui vont y apporter la réponse adéquate.
Surtout qu’un lever de boucliers a été entamé par nos architectes, bureaux d’études et ingénieurs dénonçant les procédures d’octroi du marché entachées pour le moins de manque de transparence, mais aussi les matériaux et les méthodes  retenus pour la construction.
Alors ne voudrait-il pas mieux procéder, comme l’a demandé le monsieur de la deuxième anecdote : en distribuant  plutôt l’enveloppe financière réservée  à ce programme aux bénéficiaires  potentiels pour qu’ils procèdent à l’édification de leurs logements. EN AUTOCONSTRUCTION
                                                                                                        

Merci pour votre patience.






4 commentaires:

  1. Connaissez vous les urbanistes tunisiens?

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  2. Les urbanistes tunisiens ? Il fallait dire connaissez vous des urbanistes tunisiens ? Puisque je ne peux pas connaître tous les urbanistes tunisiens.

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  3. C'est évident de ne pas pouvoir les connaître tous, et ma question n'exige de le faire
    J'en suis une
    le sujet que tu as abordé nous concerne directement, nous formons une association depuis 1981 "Association Tunisienne des Urbanistes" nous étions censurés, dépourvus de nos droits au fonction publique au sein des ministères, des agences urbaines, des municipalités... et nous voilà subissons les répercussions
    j'ai voulu lire ton intervention avant cette date afin d'inviter à nous rejoindre lors du séminaire sur "les Réformes des collectivités locales et urbanisme participatif" vendredi et samedi dernier ( 5 et 6 Octobre 2012)

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  4. Malgré c'est la memme chose a presque tous les pays. Au moins au Mexique il-y-a des problemes pareilles et la politique oficiel ne sert pour diminuir le probleme de manque d'habitation pour la pluspart de la population

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